Montée en puissance d’un art brut enfin reconnu

Galeries à la foire Art Paris, multiplication des expositions et des collectionneurs médiatiques : l’art brut est dans le vent.

Jean Dubuffet, Dhôtel nuancé d’abricot, 1947

Ni des singes ni des caméléons. » C’est ainsi que parlait l’artiste Jean Dubuffet lorsqu’il inventa en 1945 le concept d’art brut à propos de ces personnes exemptes de culture artistique qui créent des oeuvres inclassables. Des non-professionnels de l’art, hors normes, obsessionnels, pris par des problèmes psychologiques ou tout simplement des autodidactes passionnés… L’art brut, concept aux contours flous, passionne désormais.

Cette année, la grand-messe de la création actuelle internationale, autrement dit la Biennale de Venise dont le directeur est Massimiliano Gioni – un des complices historiques du très médiatique artiste Maurizio Cattelan -, ouvre ses portes le 1 er juin sur une exposition qui présentera de l’art brut.

Intérêt pour l’inconscient

A Paris, l’une des surprises en matière d’exposition cette année est celle du « Museum of Everything », 14, boulevard Raspail, qui rassemble justement une cinquantaine d’artistes représentants de l’art brut. Toutes les œuvres  appartiennent à une même personne, le collectionneur d’art brut James Brett, qui a déjà fait voyager son « Museum of Everything » à Londres, Turin et Moscou.

Le vendredi 29 mars dernier, l’étude Cornette de Saint Cyr dispersait 88 œuvres  d’art brut à l’hôtel Salomon de Rothschild, et jusqu’à lundi, dans le cadre du salon Art Paris, Art fair , on peut voir deux exposants français, Christian Berst, de Paris, et Jean-Pierre Ritsch-Fisch, de Strasbourg, deux spécialistes de l’art brut.

Dans le catalogue de la vente Cornette de Saint Cyr, le collectionneur Antoine de Galbert, intéressé de longue date par le sujet explique ce phénomène récent : «  Un intérêt renouvelé pour l’inconscient, l’incompris, la magie, l’inexplicable, la psychanalyse. […] L’art brut commence juste à sortir d’une sorte de ghetto dans lequel, à la suite de Jean Dubuffet, certains l’avaient cantonné. »

La demande est donc plus forte et, inévitablement, les cotes vont monter. Dans sa vente, l’expert Stéphane Corréard explique avoir fixé des estimations de 30 % à 40 % inférieures aux prix des galeries. Il présente par exemple deux dessins au pastel d’Anna Zemankova (1908-1986). La vie de cette Tchèque est marquée par des épisodes dépressifs et une expression artistique tardive à l’aide de formes organiques, entre fleurs et papillons, très détaillées. Estimations : à partir de 6.500 euros. On trouve aussi des dessins de cette dernière chez le galeriste parisien qui participe à Art Paris, Christian Berst. Il défend entre autres l’artiste américain Dan Miller (né en 1961), qui par ailleurs est un autiste profond. Christian Berst compare son travail à celui du peintre abstrait célèbre Cy Twombly. «  Mais il est dans la quête d’une certaine construction, alors que Twombly est dans la déconstruction.» Ses œuvres sont aujourd’hui non seulement dans les collections du musée d’art brut de Lausanne, mais encore dans celles du « Museum of Everything » et du Moma de New York. Des toiles ou des feuilles couvertes d’un amoncellement de traits, de chiffres, de lettres et de signes. Les plus grands dessins sont à vendre pour 15.000 euros.

Anna Zemankova , Sans-titre

Des oeuvres accessibles

Parmi les a priori liés à l’art brut, la photographie est rarement associée à ce genre. Pourtant un autre autiste américain, Albert Moser, réalise des compositions panoramiques de photos. Ces assemblages d’images, pièces uniques, sont proposés entre 2.000 et 5.000 euros.

Jean-Pierre Ritsch-Fisch est un marchand d’art brut installé à Strasbourg. Aujourd’hui, son auditoire est international. Il explique : «  Depuis trois ans, un phénomène mondial de bouche-à-oreille existe dans le domaine. Il vise souvent des collectionneurs d’art contemporain, qui trouvent là des œuvres  encore financièrement accessibles. » Sur son stand à Art Paris, il expose les photos d’un étonnant personnage, Morton Bartlett (1909-1992), un Américain qui, durant quelques années, confectionnait en secret des poupées d’un réalisme confondant. Il a fait l’objet l’été dernier d’une fascinante exposition au musée Hamburger Bahnhof de Berlin. Ses clichés de poupées sont à vendre 6.000 euros. Le marchand strasbourgeois expose aussi un grand classique de l’art brut, un dessin aux crayons du Suisse Adolf Wölfli (1864-1930). Cet aliéné, qui semble avoir trouvé la rédemption dans l’art, a eu une importante production de dessins. Des compositions qui ressemblent à un « mix » d’arts décoratif et primitif. L’oeuvre de 1919 est à vendre pour 100.000 euros. Un tarif qui fait partie des cotes parmi les plus hautes de cet art qu’on dit brut.

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